Lourdes est plein de vie: ‘Le pèlerinage a une bonne influence sur la santé’

Qui dit Lourdes, dit commerce, objets religieux kitch et surtout une superstition irrationnelle. Le journaliste néerlandais Jos Vranckx a pu vérifier sur place que ces caricatures sont totalement injustifiées. On ne voit pas de miracles ici, mais bien une thérapie du cœur. Et elle va plus loin que ce que l’on pense.

Lourdes est plein de vie: ‘Le pèlerinage a une bonne influence sur la santé’

Jos Vranckx
journaliste et auteur

La semaine du 16 juillet, Lourdes est partiellement occupé par les Flamands, notamment les pèlerinages annuels des diocèses de Brugge, Gent, Antwerpen et Hasselt et aussi du mouvement Samana (autrefois Pastorale de la Santé). Il s’agissait cette année d’un total de 3500 participants, dont un quart qui ont besoin d’aide, en particulier un groupe de jeunes handicapés de Brugge.
La mobilisation logistique pour ce déplacement en masse, avec tant de gens gravement malades et/ou handicapés, leurs chaises roulantes et autre matériel pour les soins, est vraiment spectaculaire. Les risques sont énormes. Toutefois, l’opération se déroule presque sans problèmes, grâce à une stratégie bien préparée et l’engagement de centaines de bénévoles, dont étonnamment beaucoup de jeunes brancardiers. En plus, ils payent leur voyage et leur séjour.

L’eau, le rocher et le feu

Je loge à l’Accueil Notre-Dame, un complexe moderne dans le domaine, prévu spécialement pour les pèlerins nécessiteux, avec une infrastructure adaptée et l’équipement nécessaire. Le bâtiment est bien situé. On a une vue d’ensemble sur tout le site : le Gave au flux si rapide, derrière, le rocher et la Grotte où Bernadedtte Soubirous, 14 ans, la fillette lourdaise la plus pauvre a été privilégiée, en 1858, de l’apparition de Marie, et où elle a mis au jour une source de ses mains nues. Et à l’horizon, les Pyrénées majestueuses.

Tu crois aux apparitions ou tu n’y crois pas, mais tu dois reconnaître que ce qui est arrivé ne peut pas être un hasard. Qui peut s’imaginer cela ? Avoir au même endroit trois symboles primitifs : l’eau, le rocher et le feu. Le Gave avec son eau rapide qui balaie tes soucis (et tes péchés), le murmure de la source signe de purification et de vie nouvelle, le rocher symbole de foi et de confiance, le feu des nombreux cierges emblème de la ferveur et de l’espérance.

Marie est le modèle de l’amour et de la compassion sans limite, chez qui tous peuvent chercher un soutien et déposer leurs intentions et leurs souffrances. « Venez tous à moi, vous tous qui peinez, et je vous donnerai du repos pour votre âme », cette parole de Jésus trouve tout son sens ici.

Le lieu où tout a commencé, l’épicentre de Lourdes. © Jos Vranckx

Acceptation inconditionnelle et solidarité

Toutefois, bien des pèlerins et bénévoles ne sont pas ou peu pratiquants, et n’ont pas connaissance des dogmes ou de la théologie. Ils se sentent attirés par les récits, par l’expérience de l’acceptation inconditionnelle et par la solidarité au-delà de toutes les frontières.

Lourdes offre un lieu de foi où l’on peut poser des gestes riches de sens. Ainsi plus de deux millions de visiteurs, de toutes cultures, viennent s’y ressourcer. Parmi eux, un grand nombre d’Africains et d’Indiens, mais aussi en provenance du Vietnam et de la Corée du Sud, même des Chinois… Je vois aussi un groupe important de Brésiliens, brandissant leur drapeau.

D’ailleurs, tout est gratuit ici. Les quêtes sont libres, et pour les cierges il n’y a qu’un prix conseillé.

Ici, je deviens joyeux

La diversité des personnes logées à l’Accueil Notre-Dame est aussi grande que le nombre de pathologies.
Wim (48 ans), paralysé des jambes après une hémorragie cérébrale, Lia (52 ans) femme de ménage chez qui on a diagnostiqué la sclérose en plaques, il y a cinq ans, et qui est maintenant dans une chaise roulante ; une enseignante atteinte d’une démence précoce…

J’avais demandé au médecin si je pouvais aller à Lourdes. “Tu ne peux pas seulement, tu dois y aller” m’a-t-il répondu.
Leo

Katrien (63 ans) a le cancer des poumons, “même si je n’ai jamais fumé de ma vie, que j’ai vécu sainement et beaucoup roulé en bicyclette”. Il y a sept ans, on lui a enlevé un poumon. Récemment on a découvert une tumeur dans l’autre poumon.

Katrien (63 ans) a le cancer des poumons, “même si je n’ai jamais fumé de ma vie, que j’ai vécu sainement et beaucoup roulé en bicyclette”. Il y a sept ans, on lui a enlevé un poumon. Récemment on a découvert une tumeur dans l’autre poumon.

L’homme avait été hospitalisé avec un cancer au pancréas. Il a suivi un traitement intensif de chimiothérapie. Cela n’avait pas marché. “J’étais condamné”, me dit-il. Mais grâce à un traitement nouveau à Francfort, que sa femme avait trouvé – une chimiothérapie moléculaire sélective – on a constaté une rémission. Le cancer a disparu.
Herman (67 ans) de De Haan, a perdu sa femme et sa fille de 42 ans du cancer. Il vit seul maintenant. Pendant que nous nous trouvons devant la Grotte où une célébration vient juste de commencer, les larmes aux yeux, il me dit : « Sans Lourdes je n’aurais pas survécu »,. Ici, je trouve la force. Ici, je deviens joyeux.

Les faibles d’abord

Notre société prône un idéal de santé grâce au fitness, un corps parfaitement sculpté. Ou encore une médecine performante entre les mains de spécialistes et des services d’urgence. On préfère mettre l’échec, la maladie et la douleur sous le boisseau, hors de notre vue. Jusqu’à ce que la réalité nous rattrape.

A Lourdes, c’est tout le contraire. Ici, les malades se trouvent au centre des attentions et ils sont reçus « comme des rois ». Dans toutes les célébrations et les activités ils ont la priorité. Chacun d’eux est entouré personnellement avec attention, respect et affection. Il n’y a pas de honte. « Ici tu peux être ce que tu es. » D’où l’étonnant climat très joyeux à l’Accueil Notre-Dame. Les gens partagent leurs histoires de vie souvent tragiques, mais à table on sait rire aussi.

Aucun effort demandé aux bénévoles n’est de trop. Jour et nuit, il y a des médecins, des infirmières et des brancardiers qui peuvent intervenir. Même la cuisine et le service de table sont assurés par des bénévoles. On y trouve des avocats, des ingénieurs, des architectes, des pompiers et même un juge.

Les personnes isolées surtout, qui souffrent souvent de la solitude, sentent ici cette attention comme un bain qui fait du bien. Comme Paul (62 ans), un ancien directeur de banque avec des prothèses aux jambes et un mal de dos chronique. La chaleur qu’apportent les bénévoles n’a pas de prix, tandis qu’ils travaillent gratuitement et qu’ils donnent même une semaine de leurs vacances. A la différence des hôpitaux, ici les infirmiers (-ières) peuvent prendre du temps. Je peux vraiment être celui que je suis, sans aucune limite. Cela me donne une nouvelle énergie avec laquelle je tiendrai plusieurs mois. La croix sur mes épaules est plus légère, je peux redresser mon dos. »

J’ai découvert un autre monde

Une des bénévoles s’appelle Leen Claes (24 ans) de Vosselaar, pharmacienne industrielle chez Janssen Pharmaceutica. « Mon travail comme coordinatrice de la qualité est très clinique et obéit à un grand nombre de règles. Je n’ai pas beaucoup de contacts sociaux », me dit-elle. « Auprès des malades de Lourdes j’ai découvert un autre monde, celui de la chaleur humaine. Ici, je peux rencontrer des gens que je ne verrais jamais autrement. J’ai aussi découvert une autre dimension de moi-même. Lorsque je suis venu pour la première fois, l’année passée, les gens m’ont dit que je savais très bien écouter. Qu’ils pouvaient me confier l’histoire de leur vie – et ils me remerciaient pour cela. »
Et la confrontation avec toute cette souffrance, n’est-ce pas déprimant ?
Leen : « Il est vrai que les gens qui logent ici ont vécu beaucoup de choses, mais ils ne sont pas devenus amers. Ici, ils reçoivent du repos pour leur âme et une nouvelle espérance. Pour moi, c’est cela le miracle de Lourdes : la joie de vivre malgré la souffrance. »
Et la dimension religieuse ?

Si je raconte à des amis que je suis allée à Lourdes, ils me regardent d’un air stupéfait: qu’est-ce que tu nous racontes ? Ma réponse: il faut le voir pour le croire.
Leen

“La foi n’est pas ma vraie motivation. Je vis le don du sens à ma manière, mais je suis ouverte à ce qui vient, de même à Lourdes. Je ne me pose pas la question si les apparitions sont vraies ou non, c’est le vécu qui compte. Ce qui est beau durant les processions et les célébrations – comme l’imposition des mains au cours de l’onction des malades – c’est le rassemblement de tous. Et chacun peut le vivre à sa manière. »

La bénévole Leen Claes pendant la distribution des rafraîchissements aux pèlerins. © Jos Vranckx

« Si je raconte à des amis que je suis allée à Lourdes, ils me regardent d’un air stupéfait ; qu’est-ce que tu nous racontes ? Ma réponse : Il faut le voir pour le croire. Il est difficile de raconter l’expérience d’une telle semaine de bénévolat. Mais je le conseille à tous ceux et celles qui ont un grand cœur. Tu ne gagneras rien, mais la gratitude que tu reçois ne se traduit pas en argent. »

“Un supplément d’énergie positive”’

Johan Wens (57) est depuis 33 ans médecin généraliste à Ekeren et, depuis plus de 20 ans, en poste à l’Université d’Antwerpen comme professeur en chef du département médecine à domicile. A la tête du service de recherches, il est impliqué dans le programme « Eliza », concernant les premiers soins interdisciplinaires à Antwerpen.

La force de l’esprit ne doit pas être sous-estimée
Johan Wens, médecin généraliste

« Je suis venu ici pour la première fois à 14 ans, avec mes parents qui avaient gagné un voyage. Les années suivantes, j’ai conservé un souvenir très fort de cette visite. Lorsque j’ai appris qu’on cherchait un médecin généraliste, j’ai posé ma candidature. Ce n’était pas uniquement motivé par ma foi, mais parce que je pouvais apporter quelque chose à tous ces gens. C’est la 24e fois que je viens. »

« Comme médecin il faut toujours être disponible. C’est rare que j’ai de grandes interventions à faire, excepté une fois, pour une réanimation. L’important c’est d’être disponible. Je suis ici pour ce que je suis, non parce que j’ai des choses à faire.

Je ne connais pas un seul endroit au monde où il y a autant de malades et de chaises roulantes et où il y a aussi tellement de joie et de positivité. Chacun a sa propre misère, mais tu vois des visages joyeux. »

Et les miracles ?

Jusqu’ici il y a 70 “guérisons inexplicables” reconnues, avec une des plus récentes, celle de Jean-Pierre Bély, un infirmier qui était totalement paralysé à cause d’une sclérose en plaques.

ohan Wens: “Je ne donne pas de commentaire là-dessus. Mais il s’agit de récits remarquables, qui, au moins, font réfléchir. Toutefois, la plupart des gens ne viennent pas avec l’espoir d’une guérison. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de lien du tout, ce n’est pas une histoire de tout ou rien. La force de l’esprit – dans le négatif comme dans le positif – n’est pas à sous-estimer. Cet aspect psychosomatique devient aujourd’hui de plus en plus important dans les soins. Nous comprenons toujours mieux que les émotions et le mode de vie ont une influence sur la santé. »

Le docteur Johan Wens travaille déjà depuis 24 ans comme bénévole. © Jos Vranckx

La solidarité humaine a été trop longtemps négligée dans notre culture
Johan Wens

« Pour cette raison – mais aussi grâce à mon expérience – j’ose dire que le pèlerinage a une influence positive sur la santé. Même les personnes malades vivent leur maladie d’une autre manière, moins crispée. Une célébration festive avec 20 000 participants, comme on peut en vivre ici, te nourrit encore lorsque tu es rentré chez toi. Ce rassemblement intense donne un supplément d’énergie positive. »

Johan Wens trouve aussi que Lourdes n’est pas aussi dépassé et passéiste qu’on le pense souvent en Flandre. Les gens courent vers le mindfulness, le yoga, la psychothérapie et la méditation orientale, parce qu’ils sentent un vide et cherchent un sens à leur vie, une dimension plus profonde, de la sécurité. La santé mentale est notre plus grand défi aujourd’hui, même pour les enfants et les jeunes. Les dimensions du cœur et de la solidarité humaine ont été trop longtemps négligées dans notre culture, comme si seuls l’intelligence et le «moi » avaient de l’importance. Nous en payons les conséquences. Lourdes nous offre une thérapie. J’espère aussi que les jeunes vont mettre leurs préjugés de côté et trouveront leur chemin vers cette source d’énergie bien réelle.